Le monde vu de Chine

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Mort pour rien … Ou la violence gratuite.


La ViolenceSi ce site se nomme Reflets de Chine, c’est parce qu’il a pour objectif de rendre compte de ce qu’est la Chine, du moins la petite partie que je connais. Ce but fixé permet de relater ce qu’il s’y passe de positif, mais impose également de noter les aspects plus sombres. J’ai beaucoup hésité avant d’écrire l’article qui suit, non pas parce qu’il décrit un fait négatif, n’étant pas assez naïf pour penser qu’un pays soit exempt de défaut, mais parce qu’il touche un des êtres pour lequel j’ai le plus d’affection : mon fils Shenyang. J’aurais pu également omettre de préciser ce lien familial, mais cela aurait été malhonnête de ma part. Je vais donc me contenter de vous faire le récit de ce qui s’est passé et de ce que j’ai personnellement vécu.

Il est vendredi et comme souvent, les étudiants de cette université de Liuzhou traversent la rue qui les sépare du petit restaurant où ils ont l’habitude de se réunir après une semaine de cours. On discute de l’école, mais aussi des nombreuses choses qui intéressent des personnes de 22 ans : des filles pour les garçons, des garçons pour les filles, du dernier chanteur à la mode ou du futur spectacle de danse. Cette université n’est pas une université de « riches », mais un établissement standard comme il en existe des milliers en Chine ; on y trouve des enfants de petits commerçants, de fonctionnaires et autres métiers qui n’ont rien à avoir avec les établissements luxueux réservés aux enfants de parvenus chinois. L’ambiance est gaie et rien ne laisse présager de ce qui va se passer dans les heures suivantes.

Il est minuit, quant les occupants de la table où se trouve mon fils décident de rentrer se coucher, et pendant que les discussions se terminent, Shenyang se rend aux toilettes. Au bout d’une minute, il entend un brouhaha indescriptible mêlant bruits de verre cassé et cris ; il regagne rapidement la salle de restaurant et voit un attroupement à la table qu’il occupait. En s’approchant, il voit un corps inerte qui git à terre, mais que deux personnes continuent de frapper à coup de gourdins et de couteaux. Ses copains essayent bien d’intervenir, mais six autres personnes leur barrent l’accès en les menaçant avec des chaises et en leur jetant des bouteilles de bière. Shenyang écarte deux des agresseurs et se rend compte que la personne au sol est son ami de chambre, originaire comme lui d’Hengxian ; le sang s’écoule à flot d’une des jambes de son pantalon, ce qui ne l’empêche pas d’être violemment frappé.
Au moment ou mon fils est près du corps de son ami, il est simultanément frappé par un coup de gourdin, un violent coup dans le dos et à une jambe. Il s’effondre alors que ses copains parviennent enfin à faire fuir les huit agresseurs.

Les médecins du 120, équivalent du SAMU arrivent rapidement sur les lieux, mais ne pourront rien faire pour l’ami de mon fils, car un des coups a tranché net une artère fémorale. Shenyang est conduit en service de réanimation où les médecins passeront plusieurs minutes à extraire la lame qui est plantée dans son dos sur une profondeur de 10 cm ; le coup à la jambe n’est qu’une entaille superficielle et celui à la tête a ouvert le cuir chevelu sur une dizaine de centimètres, mais il est vivant.

Il est 4 heures du matin lorsque nous sommes prévenus et prenons un taxi pour parcourir les 300 kms qui nous séparent de l’hôpital. A notre arrivée dans le hall, je suis un moment effrayé par la présence d’une cinquantaine de personnes arborant des mines décomposées (je tiens à préciser qu’à cet instant, aucune des personnes présentes ne connait le lien qui nous unit avec Shenyang), mais un médecin nous rassure très vite et nous autorise à aller le voir. Aucun organe vital n’est touché et le médecin nous explique que c’est vraiment le hasard qui a fait que la lame ne se soit plantée dans la colonne vertébrale ou dans un rein.

Dans la matinée, visite de deux policiers en civil et de deux autres en uniforme. Ils prennent des nouvelles de Shenyang et demandent au médecin à voir la lame et les radios. Après avoir vu le genre d’arme utilisée, ils nous expliquent en connaître la provenance et sans doute également les auteurs de l’agression :
- Il existe à Liuzhou un fabricant de voitures et il emploie des familles venues du Xinjiang pour coudre les sièges, Ils sont très doués pour le travail du tissu et du cuir et sont là depuis trente ans.

Pour ma part, je me moque qu’il s’agisse de Ouïghours, de Belges ou de Polonais, ce que je sais, c’est qu’un jeune de 22 ans est mort et qu’un autre a été gravement blessé. Ce que je sais également, c’est que mon fils n’est pas un bagarreur et a horreur de la violence ; ce que je ne sais pas par contre, ce sont les raisons de cette agression.

Quelques heures plus tard, nous somme prévenus que six des huit auteurs de l’agression ont été identifiés et arrêtés grâce aux caméras de surveillance placées de part et d’autre de la rue, deux autres ayant préférés se rendre au commissariat en apprenant l’ampleur de leurs agissements.
Cinq ont été appréhendés à leur domicile alors que le sixième a lui été arrêté dans un café Internet, pendant qu’il faisait le récit détaillé de sa soirée à des amis domiciliés à Urumqi (ce sont des faits, pas une critique).
Dans la matinée, des amis présents lors de l’agression vont nous expliquer ce qui s’est passé :
Un des agresseurs est venu demander des cigarettes à la table de mon fils, mais aucun des jeunes ne fumant, ils se sont vus demandé de l’argent, ce qu’ils ont refusé. Le jeune homme qui est décédé a alors reçu un coup de matraque sur la tête qui a été suivi par le coup mortel porté par un autre agresseur.

Les policiers, revenus nous voir dans l’après-midi, nous ont confirmé cette version recueillie lors de l’interrogatoire des huit prévenus, ajoutant qu’ils étaient venus pour casser du « fils de riches », et seuls deux d’entre eux ont mis en avant des raisons différentes qui vont dans le sens de ce qui plait tant à certains de nos médias, c’est-à-dire des raisons d’appartenance ethnique différente, alors qu’ils sont nés tous les deux dans le Guangxi et n’ont jamais vu le Xinjiang de leur vie.

Aujourd’hui, mon fils poursuit sa convalescence et devrait encore rester quelques semaines à l’hôpital, le jeune homme décédé a été incinéré en présence de sa famille, de ses amis, mais également des responsables de l’université et de la ville de Liuzhou.
Reste le sort des huit agresseurs dont au moins deux seront condamnés à la peine capitale et dont les familles devront à vie payer en compagnie des six autres les indemnités que les juges fixeront.

Beaucoup de vies gâchées, ce qui explique que les Chinois réclament en premier lieu l’ordre et la sécurité bien avant une plus grande démocratie politique. Cette violence fait en effet de plus en plus partie du quotidien de la vie des Chinois qui ont de plus en plus de mal à accepter qu’une très relative réussite les mettent eux et leur famille en danger alors que cette évolution du niveau de vie est majoritairement la contrepartie tant d’efforts au travail que d’un certain nombre de privations dans la vie privée. La famille du jeune homme décédé avait emprunté auprès d’amis pour financer la scolarité, et est très loin d’être dans le classement des familles enviables ; quand à mon fils, il n’est même pas Han, mais Zhuang et n’est pas non plus un enfant de riches.

Je tiens à souligner le soutien apporté tant par les autorités locales que les membres de l’encadrement de l’école, par leur présence permanente et leur appui, ce qui va là aussi à l’encontre de qui est souvent diffusé par certains médias. Je sais, je sais, je suis étranger et cela aide … Eh bien non, car la famille du jeune homme a reçu également un soutien adapté à sa situation tant morale que financière.
Le seul souhait que je puisse formuler est que ce genre d’incidents n’ait pas la fâcheuse tendance à se répéter, car ce pays risquerait alors de voir ressurgir des affrontements entre des personnes désirant avoir simplement la paix et un certain nombre de voyous se cachant parfois derrière un paravent ethnique, mais qui ne sont en fait que des délinquants en puissance.

Il serait également utile que certains médias prennent la peine de s’informer sur la réalité d’une situation ponctuelle au lieu de jeter de l’huile sur le feu d’un brasier qui ne demande qu’à s’allumer.

Si l’actuel président français a été élu en partie pour ses promesses sécuritaires, les Chinois n’attendent rien ou pas beaucoup après leurs dirigeants, préférant régler leurs problèmes eux-mêmes. C’est en grande partie pour cette raison que la peine de mort aura bien du mal à être abolie dans ce pays, le risque étant important de voir des séries de règlements de compte après une sortie de prison prématurée.

Pour conclure, une pensée pour la famille du jeune décédé …… Pour rien.

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Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.